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L'islam
est la deuxième religion de France, et on commence
à s'en
rendre compte. Il y a eu d'abord l'affaire Rushdie,
qui mettait
en cause la liberté d'expression. Puis la controverse
sur la construction de mosquées, qui concernait la
liberté de
culte. Et voilà, à la surprise générale,
qu'éclate
un grand débat sur une question vestimentaire
touchant
à la liberté privée.**
Curieux débat dont
l'intitulé même prête à controverse.
On ne sait trop comment nommer l'objet du scandale: voile?
foulard?
tchador? hidjeb? Aucun de ces mots n'est satisfaisant, aucun
n'est innocent.
Le premier,
impropre mais commode,
réveille de vieux fantasmes.
Le deuxième, au contraire, tend à enlever
toute signification religieuse au débat. Si le troisième
évoque
naturellement l'lran et ses fanatiques, le quatrième
- bien qu'assez correct, semble-t-il - a une sonorité
un peu trop arabe... On se
rabat alors sur «foulard islamique» ou «
foulard coranique», termes inventés pour la
circonstance et qui désignent ce fichu
couvrant les cheveux, les oreilles et le cou, pour ne laisser
voir que l'ovale du visage.**
La
controverse linguistique en masque une autre, encore plus
importante, qui tient à la signification de ce vêtement.
S'agit-il, pour celles qui le portent,
de respecter les préceptes de l'islam? Ou, simplement,
d'exprimer une appartenance culturelle? Le font-elles de
leur propre initiative? Ou à
la demande de leurs parents? Par
bravade ou par soumission?
Sans
doute tout cela à la fois...**
Paradoxalement, I'islam, qui effraye
tant une partie des Français, s'exprime aujourd'hui
à travers la plus fragile et la plus séduisante
des populations immigrées: ces adolescentes maghrébines
qui n'ont jamais fait peur à personne, n'ont jamais
été associées à la délinquance
et dont on vante
souvent le
sérieux et l'application en classe. Cela explique
en partie la vivacité du débat.**
De la même façon, la controverse sur
la réforme du code de la nationalité où,
là aussi, des enfants étaient en cause, avait
été très vive
et très troublante,
il y a deux ans.**
Les frontières traditionnelles se
brouillent. Ce débat sur le foulard islamique
n'oppose pas la gauche
à la
droite, ou les «laïques»
aux «religieux». Des discussions passionnées
ont lieu depuis une dizaine de jours au sein des partis,
des associations et les Eglises. On
voit des «laïques» purs
et durs se prononcer avec force pour la liberté
vestimentaire des musulmans à l'école, tandis
que des adversaires traditionnels de 1'école publique
volent
au secours de celle-ci au nom de la laïcité...**
La vérité est que chacun, au fond de
lui-même, est un peu divisé, malgré
ses convictions. Car le débat comporte
plusieurs registres et varie selon que l'on réfléchit
à une personne ou à des principes, au présent
ou à l'avenir. Les circonvolutions incompréhensibles
de M. Michel Rocard à propos de cette affaire, jeudi,
illustrent parfaitement l'embarras
de certaines personnes ouvertes et généreuses.**
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L'affaire
est d'ailleurs déjà déformée
par son retentissement
médiatique.
Les adolescentes de Creil, qui vivent depuis deux semaines
sous les caméras, ne sont plus tout à fait
elles-mêmes. Et, comme par hasard, des affaires semblables
éclatent
un peu partout en France: des foulards qui, jusque là,
passaient inaperçus,
prêtent
brusquement à controverse; d'autres
s'affichent alors qu'ils étaient sagement
rangés dans 1es placards...**
Dans les pays musulmans, le débat sur le hidjeb
est, à la fois, plus
douloureux, plus simple et plus lourd de conséquences
qu'ici. Deux camps s'opposent: les musulmans traditionnels
ou intégristes qui en sont farouchement
partisans; et les personnes les
plus modernes qui ont assisté, avec consternation,
au début des années 80 à 1'apparition
de ce substitut du voile d'antan
- un voile, symbole d'aliénation, que des femmes
courageuses, en Egypte ou ailleurs, avaient réussi
à supprimer par des décennies
de combats. A travers le hidjeb et quelques questions de
même nature, il y va parfois de 1'avenir politique
de ces Etats.**
Un
débat sur les principes
Naturellement,
en France, le foulard islamique ne menace pas aujourd'hui
la République. Le débat, ici, porte
sur les principes et, en arrière-plan,
sur l'intégration de la population immigrée.
Ce qui compte avant tout, c'est l'épanouissement
de ces adolescentes en tchador, appelées à
vivre définitivement
en France et à se libérer de certaines pratiques
- comme le mariage forcé - qui sont en contradiction
avec la loi.
Aujourd'hui - signe des temps! - tout le monde
se réclame de la laïcité. Mais cette
notion donne lieu à deux interprétations différentes:
pour certains, il s'agit d'une «neutralité
active.», qui interdit
d'afficher à l'école une conviction religieuse
de manière ostentatoire;
pour d'autres, ce serait plutôt le respect des consciences
et l'expression de la tolérance.
Les responsables
religieux réclament,
depuis quelques années, une «redéfinition
de la laïcité ». Entendent-ils
seulement par là une réforme des programmes
pour sensibiliser
davantage
les élèves à l'histoire et au contenu
des grandes religions? Ce serait tout
à fait logique, compte tenu du rôle immense
qu'ont joué et jouent encore ces religions dans la
formation de nos sociétés. Mais s'il s'agit
de favoriser «Ie port du tchador ou de la
kipa» dans lequel le grand rabbin
Golmann voit «une excellente technique pédagogique»
pour permettre «Ia confrontation des petits Français
avec la différence», c'est une autre histoire.**
Quelle laïcité? Si les responsables français
doivent aujourd'hui préciser cette conception, les
musulmans de France sont tenus, eux, de répondre
à une question aussi essentielle: quel islam? Il
est clair en effet que, dans une société laïque,
nourrie de culture judéo-chrétienne, I'islam
ne peut vivre et s'exprimer publiquement de la même
manière que dans un pays musulman. Nier
cette évidence, sous prétexte de tolérance
ou de générosité serait une immense
hypocrisie lourde de conséquences.
ROBERT
SOLÉ
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