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Elle porte
un foulard noir. La jeune fille s'approche du lycée Raymond-Queneau
de Villeneuve-d'Ascq, près de Lille, gardé par deux hommes
: le proviseur, et son adjoint. L'adjoint brandit l'index et murmure à
la jeune musulmane quelques mots inaudibles. Elle souffle : «Bon
d'accord.» Sous l'oeil des caméras, elle s'arrête et
enlève son foulard. Retire d'abord avec précaution l'épingle
qui fixait le tissu sur ses cheveux, dénoue le noeud, laisse tomber
le foulard sur ses épaules. L'effeuillage semble interminable,
soudain indécent. Sous le foulard, un chignon. La jeune fille s'engouffre,
tête droite, dans son lycée.
Il y avait, hier, plus de journalistes que de filles voilées à
l'entrée du lycée Queneau. Elles n'étaient que deux
en seconde à avoir tenté symboliquement d'y entrer ainsi
couvertes. Avec 52 élèves voilées parmi les mille
filles, ce lycée était jusqu'ici, selon des chiffres officieux,
le plus voilé de France. «Tout s'est bien passé, malgré
la pression médiatique énorme, qui était ce qu'on
redoutait le plus», sourit Noëlle Célérier, professeure
d'histoire-géo et déléguée du Snes.
Tonalité confirmée au rectorat de Lille : «Cette année,
entre cinq et dix fois moins d'élèves se sont présentées
avec des signes ostensibles. Et, sur les 45 qui se sont présentées
"probablement" voilées, 35 se sont découvertes.»
Pour les dix autres, «le dialogue a été engagé».
La situation est identique au niveau national. «Sur les 240 filles
voilées qui se sont présentées [hier] dans leur établissement,
170 ont accepté de retirer leur voile», s'est félicité
François Fillon, ministre de l'Education. Une bonne partie des
récalcitrantes se trouve en Alsace, au dire même du recteur
de l'académie de Strasbourg.
«La loi a clarifié les choses, le climat est à l'apaisement»,
explique le proviseur du Lycée Queneau. Le contexte international
y est aussi peut-être pour quelque chose. Cette jeune élève
qui a choisi d'ôter le voile en convient : «Aujourd'hui, je
n'organiserai rien. Ce serait mettre de l'huile sur le feu par rapport
aux événements d'Irak.» Ce sujet a même servi
d'introduction à la loi à certains enseignants où,
comme à Paris, un débat dans une classe de cinquième
a été organisé.
. . .
Hanane, qui entre en terminale ce matin dans ce lycée, a tourné
le problème dans sa tête tout l'été : «Ça
a gâché mes vacances, mais je vais l'enlever à l'entrée,
annonçait-elle hier. J'ai envie de passer une année scolaire
tranquille, de me concentrer sur mon bac.» Hors de question de s'inscrire
au lycée musulman : «Je veux fréquenter toutes les
confessions. Chrétiens, athées, bouddhistes. Au lycée,
une amie juive m'a expliqué Hanoukka. Je lui ai expliqué
l'Aïd. Si on sépare les gens, si on fait des murs, c'est fini.»
Hors de question aussi d'arrêter l'école : «Sans l'éducation,
on ne peut pas s'émanciper.»
Mais, hier, elle redoutait le moment où elle franchira la porte
du lycée où on ne l'a jamais vue que voilée. «J'ai
peur des regards, des réflexions. J'ai peur qu'on me dise : "T'es
mieux avec tes cheveux", ou qu'un prof me vanne. J'ai peur de répondre,
et de me faire griller. Je n'arrête pas d'y penser, je dors mal.
Et mes copines sont aussi stressées que moi.» L'une d'entre
elles a choisi les cours par correspondance. «Je n'ai pas réussi
à la convaincre», soupire Hanane.
Ailleurs, comme au lycée Marc-Bloch de Bischheim, dans la banlieue
de Strasbourg, on a vu des jeunes filles arriver coiffées de perruques.
Et, effet collatéral de la loi, on a même vu des garçons
prêts à livrer la guerre des casquettes en région
parisienne. «Dès l'entrée, on m'a soûlé
pour l'enlever. L'an dernier, on pouvait encore ruser. Maintenant, la
casquette, c'est mort», dit Thuam, 18 ans, sommé de l'ôter
à l'entrée du lycée René-Cassin de Gonesse.
Par
Ludovic BLECHER (région parisienne) et Olivier BERTRAND (Lyon)
et Haydée SABERAN (Villeneuve-d'Asq)
vendredi 03 septembre 2004 (Liberation - 06:00)
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