«Sont
interdits dans les écoles, collèges et lycées les
tenues et signes manifestant une appartenance religieuse et politique.»
Net et sans bavure. Dans son rapport rendu public hier, la commission
de réflexion sur l'application du principe de laïcité
dans la République présidée par Bernard Stasi a
donc tranché. En faveur d'une loi prohibant les signes religieux.
Mais pas tous. L'interdiction viserait «les signes ostensibles,
tels que grande croix, voile ou kippa». Mais pas «les signes
discrets que sont par exemple médailles, petites croix, étoiles
de David, mains de Fatimah, ou petits corans». La loi interdirait
également à une patiente de récuser à l'hôpital
du personnel soignant mâle, et insérerait dans le code
du travail un article autorisant les entreprises à réglementer
le port de signes religieux.
Les membres de la commission Stasi l'ont expliqué lors de la
présentation de leur rapport : ils ont voulu marquer un coup
d'arrêt. «L'exigence laïque, dans les services publics,
notamment à l'école, et dans le monde du travail, est
affaiblie par des revendications tendant à faire prévaloir
des convictions communautaires sur les règles générales.»
Les témoignages de certaines personnes auditionnées décrivant
les manifestations croissantes de l'islam intégriste les ont
marqués. «Oui, des groupes extrémistes sont à
l'oeuvre dans notre pays pour tester la résistance de la République
et pour pousser certains jeunes à rejeter la France et ses valeurs»,
écrit en introduction Bernard Stasi. Le rapport reflète
une vision très noire de l'état de la laïcité.
«Les difficultés rencontrées sont aujourd'hui encore
minoritaires. Mais elles sont réelles, fortes et annonciatrices
de dysfonctionnements d'autant plus que la diffusion récente
et rapide de ces phénomènes est préoccupante.»
D'où l'urgence de sévir, mais pas seulement.
La commission Stasi fait oeuvre de pédagogie. Rappelle longuement
les combats qui ont permis de bouter l'Eglise catholique hors de l'espace
public. Insiste sur la protection qu'offre la laïcité à
l'individu en lui garantissant la liberté de conscience. «Aucun
groupe, aucune communauté ne peut imposer à quiconque
une appartenance ou une identité confessionnelle.» Et pour
rappeler à chacun l'importance de ce pacte commun, elle propose
l'adoption d'une «charte de la laïcité» prenant
la forme d'un guide qui serait largement distribué, y compris
à l'école.
Pour autant, les membres de la commission ne sont pas naïfs, ils
savent que leur réflexion vise, en creux, l'islam. Pour éviter
que les musulmans ne se sentent stigmatisés par une éventuelle
loi, ils proposent deux contre-mesures : créer une Ecole nationale
d'études islamiques et faire de Kippour et de l'aïd el-kébir
des jours fériés à l'école. Dans l'entreprise,
la liste des jours fériés laissée au libre choix
des salariés est plus vaste puisqu'elle comprend le Noël
orthodoxe ou chrétien-oriental. Les bouddhistes s'arrangeant
pour que leur fête tombe un dimanche. Par ailleurs, ils rappellent
que le développement des «extrémismes communautaristes»
se nourrit du terreau du mal-vivre - «Les ghettos existent désormais
sur le sol français» - et souhaitent que «la politique
de lutte contre les discriminations urbaines soit une priorité
nationale».
Ce constat, et ces propositions, les membres de la commission Stasi
les ont votés à l'unanimité. A une exception. La
loi prohibant les signes religieux. Mais l'opposition n'est pas venue
du côté où on l'attendait. L'historien René
Rémond a voté pour alors qu'il avait auparavant estimé
qu'il ne fallait pas «légiférer pour 1 % de la population»
(la centaine de jeunes musulmanes portant le voile). L'abstention est
venue de Jean Baubérot, sociologue protestant spécialiste
de la laïcité. «Cela risque d'être contre-productif»,
expliquait-il hier. Si la loi proposée est adoptée, le
voile islamique sera banni des établissements scolaires. Or,
«le port discret me semble pouvoir être toléré».
«On ne peut pas dire qu'il y a une seule signification au foulard,
qui serait forcément ostensible, ajoute-t-il. C'est oublier toutes
les significations paradoxales.» Pour celles qui le portent, le
voile peut répondre au désir de s'affirmer comme culturellement
différentes dans une société qui les rejette. «Une
loi ainsi rédigée me paraît un pari risqué,
en ce sens qu'on semble établir malgré tout un continuum
systématique entre le foulard et le refus de la mixité,
le refus d'assister à certains cours ou à certaines activités
comme la piscine, le refus d'avoir un homme comme examinateur»,
insiste Jean Baubérot. Plutôt qu'une loi, ce sociologue
avait proposé une sorte de contrat laïc que les élèves
auraient été invités à signer.