Islam et Laïcité

Le port du foulard à l'école pose le problème de l'intégration

par Robert Solé

L'islam est la deuxième religion de France, et on commence à s'en rendre compte. Il y a eu d'abord l'affaire Rushdie, qui mettait en cause la liberté d'expression. Puis la controverse sur la construction de mosquées, qui concernait la liberté de culte. Et voilà, à la surprise générale, qu'éclate un grand débat sur une question vestimentaire touchant à la liberté privée.**

Curieux débat dont l'intitulé même prête à controverse. On ne sait trop comment nommer l'objet du scandale: voile? foulard? tchador? hidjeb? Aucun de ces mots n'est satisfaisant, aucun n'est innocent. Le premier, impropre mais commode, réveille de vieux fantasmes. Le deuxième, au contraire, tend à enlever toute signification religieuse au débat. Si le troisième évoque naturellement l'lran et ses fanatiques, le quatrième - bien qu'assez correct, semble-t-il - a une sonorité un peu trop arabe... On se rabat alors sur «foulard islamique» ou « foulard coranique», termes inventés pour la circonstance et qui désignent ce fichu couvrant les cheveux, les oreilles et le cou, pour ne laisser voir que l'ovale du visage.**

La controverse linguistique en masque une autre, encore plus importante, qui tient à la signification de ce vêtement. S'agit-il, pour celles qui le portent, de respecter les préceptes de l'islam? Ou, simplement, d'exprimer une appartenance culturelle? Le font-elles de leur propre initiative? Ou à la demande de leurs parents? Par bravade ou par soumission? Sans doute tout cela à la fois...**

Paradoxalement, I'islam, qui effraye tant une partie des Français, s'exprime aujourd'hui à travers la plus fragile et la plus séduisante des populations immigrées: ces adolescentes maghrébines qui n'ont jamais fait peur à personne, n'ont jamais été associées à la délinquance et dont on vante souvent le sérieux et l'application en classe. Cela explique en partie la vivacité du débat.**


De la même façon, la controverse sur la réforme du code de la nationalité où, là aussi, des enfants étaient en cause, avait été très vive et très troublante, il y a deux ans.**


Les frontières traditionnelles se brouillent. Ce débat sur le foulard islamique n'oppose pas la gauche à la droite, ou les «laïques» aux «religieux». Des discussions passionnées ont lieu depuis une dizaine de jours au sein des partis, des associations et les Eglises. On voit des «laïques» purs et durs se prononcer avec force pour la liberté vestimentaire des musulmans à l'école, tandis que des adversaires traditionnels de 1'école publique volent au secours de celle-ci au nom de la laïcité...**

La vérité est que chacun, au fond de lui-même, est un peu divisé, malgré ses convictions. Car le débat comporte plusieurs registres et varie selon que l'on réfléchit à une personne ou à des principes, au présent ou à l'avenir. Les circonvolutions incompréhensibles de M. Michel Rocard à propos de cette affaire, jeudi, illustrent parfaitement l'embarras de certaines personnes ouvertes et généreuses.**




L'affaire est d'ailleurs déjà déformée par son retentissement médiatique. Les adolescentes de Creil, qui vivent depuis deux semaines sous les caméras, ne sont plus tout à fait elles-mêmes. Et, comme par hasard, des affaires semblables éclatent un peu partout en France: des foulards qui, jusque là, passaient inaperçus, prêtent brusquement à controverse; d'autres s'affichent alors qu'ils étaient sagement rangés dans 1es placards...**


Dans les pays musulmans, le débat sur le hidjeb est, à la fois, plus douloureux, plus simple et plus lourd de conséquences qu'ici. Deux camps s'opposent: les musulmans traditionnels ou intégristes qui en sont farouchement partisans; et les personnes les plus modernes qui ont assisté, avec consternation, au début des années 80 à 1'apparition de ce substitut du voile d'antan - un voile, symbole d'aliénation, que des femmes courageuses, en Egypte ou ailleurs, avaient réussi à supprimer par des décennies de combats. A travers le hidjeb et quelques questions de même nature, il y va
parfois de 1'avenir politique de ces Etats.**

 
Un débat sur les principes

Naturellement, en France, le foulard islamique ne menace pas aujourd'hui la République. Le débat, ici, porte sur les principes et, en arrière-plan, sur l'intégration de la population immigrée. Ce qui compte avant tout, c'est l'épanouissement de ces adolescentes en tchador, appelées à vivre définitivement en France et à se libérer de certaines pratiques - comme le mariage forcé - qui sont en contradiction avec la loi.


Aujourd'hui - signe des temps! - tout le monde se réclame de la laïcité. Mais cette notion donne lieu à deux interprétations différentes: pour certains, il s'agit d'une «neutralité active.», qui interdit d'afficher à l'école une conviction religieuse de manière ostentatoire; pour d'autres, ce serait plutôt le respect des consciences et l'expression de la tolérance.

Les responsables religieux réclament, depuis quelques années, une «redéfinition de la laïcité ». Entendent-ils seulement par là une réforme des programmes pour sensibiliser davantage les élèves à l'histoire et au contenu
des grandes religions? Ce serait tout à fait logique, compte tenu du rôle immense qu'ont joué et jouent encore ces religions dans la formation de nos sociétés. Mais s'il s'agit de favoriser «Ie port du tchador ou de la kipa» dans lequel le grand rabbin Golmann voit «une excellente technique pédagogique» pour permettre «Ia confrontation des petits Français avec la différence», c'est une autre histoire.**

Quelle laïcité? Si les responsables français doivent aujourd'hui préciser cette conception, les musulmans de France sont tenus, eux, de répondre à une question aussi essentielle: quel islam? Il est clair en effet que, dans une société laïque, nourrie de culture judéo-chrétienne, I'islam ne peut vivre et s'exprimer publiquement de la même manière que dans un pays musulman. Nier cette évidence, sous prétexte de tolérance ou de générosité serait une immense hypocrisie lourde de conséquences.

ROBERT SOLÉ

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