AU NOM DE LA PUDEUR



«Je ne vais jamais à la plage, regrette Fadila. Je pourrais, mais très tôt le matin quand il n 'y a personne, ou alors en me baignant toute habillée, mais c'est dangereux, on risque de couler. Pourtant j'aime bien nager... » Comme elle, des centaines de musulmanes, invoquant leur pudeur, s'estiment privées de baignade. Elles ont demandé que des créneaux horaires leur soient affectés dans les piscines municipales. Et certaines mairies ont accepté. Il y a deux ans que, sous l'autorité de Martine Aubry, la piscine de Lille-Sud reserve son vendredi soir « aux dames » - « mais pas seulement aux musulmanes », précise le responsable. Ces soirs-là, le personnel est exclusivement féminin, «pour qu 'elles ne se sentent pas mal à l'aise ». Et pour les protéger des regards masculins, la municipalité a fait poser des rideaux qui obturent les hublots donnant sur l'extérieur.

Aux bains municipaux de Strasbourg, c'est d'une association juive qu'a d'abord émané la demande. Il y a un an, le créneau a été élargi à toutes les femmes, sous la pression de musulmanes. «Au début la cohabitation n 'a pas été facile, mais maintenant cela se passe bien, estime la responsable. Reste que, chaque semaine, des femmes nous appellent pour s'assurer qu'elles ne croiseront aucun homme dans la piscine. » Arguments pour justifier ces entorses au principe de mixité des services publics : « On ne le fait pas pour des raisons religieuses, mais parce qu 'il y a une demande de ces femmes qui veulent pouvoir nager sans être importunées. On a aussi des horaires pour les handicapés ou les personnes en surcharge pondérale. »

Reste que ces arrangements étonnent d'autres municipalités. Ainsi à Lyon. « Nous proposons des créneaux par type d'activité : nage pure, ateliers pour les enfants, etc. Mais il n'est pas question d'écorner la mixité. Les femmes qui veulent venir à la piscine savent quels sont les créneaux horaires où elles seront le moins embêtées », juge la chef du service des sports. Fin avril, une manifestation de musulmanes a traversé les rues de Trappes, dans les Yvelines, pour réclamer des horaires féminins à la piscine. « Non à la voilophobie », disaient leurs slogans. Guy Malandain, le maire, les a reçues dans son bureau. « Elles m'ont parlé de leur spécificité religieuse. Je leur ai parlé de laïcité, de mixité et de l'universalité du service public. Elles n'étaient pas satisfaites, mais c'est ainsi : nous vivons en république et il n 'est jamais anodin de revenir sur les principes, »

I . M.

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