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Sarzan

(Contes d'Amadou Koumba, 1947)

Birago Diop

Les ruines s'amoncelaient indistinctes des termitières, et seule une coquille d'oeuf d'autruche, fêlée et jaunie aux intempéries, indiquait encore, à la pointe d'un haut piquet, l'emplacement du mirab de la mosquée qu'avaient bâtie les guerriers d'El Hadj Omar. Le conquérant toucouleur avait fait couper les tresses et raser les têtes des pères de ceux qui sont maintenant les plus vieux du village. Il avait fait trancher le cou de ceux qui ne s'étaient pas soumis à la loi coranique. Les vieux du village ont à nouveau leurs cheveux tressés. Le bois sacré que les talibés fanatiques avaient brûlé, depuis longtemps, a repoussé et abrite encore les objets du culte, les canaris blanchis à la bouillie de mil ou brunis du sang caillé des poulets et des chiens sacrifiés.

Comme des rameaux tombés au hasard des fléaux, ou des fruits mûrs du bout des branches gonflées de sève, des familles s'étaient détachées de Dougouba pour essaimer plus loin des petits villages, des Dougoubani. Des jeunes gens étaient partis travailler à Ségou, à Bamako, à Kayes, à Dakar; d'autres s'en allaient labourer les champs d'arachides du Sénégal et s'en revenaient la récolte faite et la traite finie. Tous savaient que la racine de leur vie était toujours à Dougouba qui avait effacé toutes traces des hordes de l'lslam et repris les enseignements des ancêtres.

Un enfant de Dougouba s'en était allé plus loin et plus longtemps que les autres: Thiémokho Kéita.

De Dougouba, il avait été au chef-lieu du cercle, de là à Kati, de Kati à Dakar, de Dakar à Casablanca, de Casablanca à Fréjus, puis à Damas. Parti soldat du Soudan, Thiémokho Kéita avait fait l'exercice au Sénégal, la guerre au Maroc, monté la garde en France et patrouille au Liban. Sergent, il s'en revenait, en ma compagnie, à Dougouba.

En tournée dans ce cercle qui est au coeur du Soudan, j'avais trouvé, dans le bureau de l'Administrateur, le sergent Kéita qui venait d'être démobilisé et qui désirait s'engager dans le corps des gardes-cercles ou dans le cadre des interprètes.

-Non, lui avait dit le Commandant du cercle. Tu rendras davantage service à l'Administration en retournant dans ton village. Toi qui as beaucoup voyagé et beaucoup vu, tu apprendras un peu aux autres comment vivent les blancs. Tu les «civiliseras» un peu. Tenez, avait-il continué, en s'adressant à moi, puisque vous allez par là, emmenez donc Kéita avec vous, vous lui éviterez les fatigues de la route et vous lui ferez gagner du temps. Voilà quinze ans qu'il était parti de son trou.

Et nous étions partis.

o

Dans la camionnette où nous occupions, le chauffeur, lui et moi, la banquette de devant, tandis que derrière, entre la caisse-popote, le lit-picot et les caisses de sérum et de vaccin, s'entassaient cuisiniers, infirmiers, aide-chauffeur et garde-cercle, le sergent Kéita m'avait raconté sa vie de soldat, puis de gradé; il m'avait raconté la guerre du Riff du point de vue d'un tirailleur noir, il m'avait parlé de Marseille, de Toulon, de Fréjus, de Beyrouth. Devant nous, il semblait ne plus voir la route en «tôle ondulée» faite de branches coupées et recouvertes d'une couche d'argile qui s'en allait maintenant à la chaleur torride et, à la grande sécheresse, en poussière, en une poussière fine et onctueuse qui plaquait sur nos visages un masque jaunâtre, craquait sous nos dents et cachait, dans notre sillage, les cynocéphales hurleurs et les biches peureuses et bondissantes. Il lui semblait, dans la brume calcinée et haletante, revoir les minarets de Fez, la foule grouillante de Marseille, les immenses et hautes demeures de France, la mer trop bleue.***

A midi, nous étions au village de Madougou; la route n'était plus tracée, nous avions pris chevaux et porteurs pour arriver à Dougouba à la tombée de la nuit.

-Quand tu reviendras ici, avait dit Kéita, tu arriveras jusqu'à Dougouba en auto, car, dès demain, je vais faire travailler à la route.

Le roulement sourd d'un tam-tam avait annoncé l'approche du village; puis la masse grise des cases s'était détachée, sommée du gris plus sombre de trois palmiers, sur le gris clair du ciel. Sur trois notes, le tam-tam bourdonnait maintenant, soutenant la voix aigre d'une flûte. Des lueurs léchaient les cimes des palmiers. Nous étions dans Dougouba. J'étais descendu le premier et demandai le Chef du village:***

-Dougou-tigui (Chef de village), voici ton fils, le sergent Kéita.

Thiémokho Kéita avait sauté de son cheval. Comme si le bruit de ses souliers sur le sol avait été un signal, le tam-tam s'arrêta et la flûte se tut. Le vieillard lui prit les deux mains tandis que d'autres vieillards lui touchaient les bras, les épaules, les décorations. De vieilles femmes accourues tâtaient à genoux ses molletières; et, sur les visages gris, des larmes brillaient dans les rides que traversaient des balafres, et tous disaient:

-Kéita ! Kéita ! Kéita ! . . .

-Ceux-là, chevrota enfin le vieillard, ceux-là, qui ont reconduit tes pas au village en ce jour, sont bons et généreux.***

C'était en effet un jour qui ne ressemblait pas aux autres jours dans Dougouba. C'était le jour du Kotéba, le jour de l'Épreuve.

Le tam-tam avait repris son ronflement que perçait le sifflement aigu de la flûte. Dans le cercle de femmes, d'enfants et d'hommes mûrs, les jeunes gens, torse nu, à la main une longue branche effeuillée de balazan, souple comme un fouet, tournaient à la cadence du tam-tam. Au centre de ce cercle mouvant, le flûtiste, coudes et genoux à terre, lançait ses trois notes, toujours les mêmes. Au-dessus de lui, un jeune homme venait se mettre, jambes écartées, bras étendus en croix, et les autres, en passant près de lui, faisaient siffler leur cravache; le coup tombait sur le buste, laissant un bourrelet gros comme le pouce, arrachant parfois la peau. La voix aigre de la flûte montait d'un ton, le tam-tam se faisait plus sourd, les cravaches sifflaient, le sang ruisselait, reflétant, sur le corps brun-noir, la lueur des fagots et des tiges de mil sèches qui montait jusqu'aux cimes des palmiers, qu'un vent léger faisait grincer faiblement. Kotéba! Epreuve d'endurance, épreuve d'insensibilité à la douleur. L'enfant qui pleure en se faisant mal n'est qu'un enfant, l'enfant qui pleure quand on lui fait mal ne fera pas un homme.

Kotéba! Donne le dos, reçois le coup, tourne-toi et rends-le, Kotéba!

-C'est encore là des manières de sauvages!

Je me retournai; c'était le sergent Kéita qui venait de me rejoindre au tam-tam.

Des manières de sauvages? Cette épreuve qui faisait, entre d'autres, les hommes durs, les hommes rudes! Qui avait fait que les aînés de ces jeunes gens pouvaient marcher des jours durant, d'énormes charges sur la tête; qui faisait que lui, Thiémokho Kéita, et ses semblables, s'étaient battus vaillamment là-bas sous le ciel gris où le soleil lui-même est très souvent malade, qu'ils avaient peiné, sac au dos, supporté le froid, la soif, la faim.

Manières de sauvage? Peut-être bien. Mais je pensais qu'ailleurs, chez nous, nous n'en étions même plus à la première initiation que pour les jeunes conscrits, «la-case-des-hommes» n'existait plus où l'on trempait le corps, l'esprit et le caractère; où les passines, devinettes à double sens, s'apprenaient à coups de bâton sur le dos courbé et sur les doigts tendus, et les kassaks, les chants exerce-mémoire dont les mots et les paroles qui nous sont venus des nuits obscures, entraient dans nos têtes avec la chaleur des braises qui brûlaient les paumes de la main. Je pensais que nous n'y avions encore rien gagné selon toute apparence, que nous avions peut-être dépassé ceux-ci sans avoir rejoint ceux-là.***

Le tam-tam bourdonnait toujours, soutenant la voix perçante de la flûte. Les feux mouraient et renaissaient. Je regagnai la case qui m'était préparée. Il y flottait, mêlée à l'odeur épaisse du banco, argile pétrie avec de la paille hachée et pourrie qui la rendait, une fois sèche, à l'épreuve de la pluie, une odeur plus subtile, celle des morts dont le nombre-trois-était indiqué par des cornes fichées au mur à hauteur d'homme. Car, à Dougouba, le cimetière aussi avait disparu et les morts continuaient à vivre avec les vivants; ils étaient enterrés dans les cases.

Le soleil chauffait déjà, mais Dougouba dormait encore, ivre de fatigue et de dolo (les calebasses de bière de mil avaient circulé de mains en bouches et de bouches en mains toute la nuit) lorsque je repris le chemin du retour.

-Au revoir, m'avait dit Kéita, quand tu reviendras ici, la route sera faite, je te le promets.

oo
Le travail dans d'autres secteurs et dans d'autres cercles ne me permit de retourner à Dougouba qu'un an plus tard.

C'était la fin d'après-midi d'une lourde journée. L'air semblait une masse épaisse, gluante et chaude, que nous fendions péniblement.

 

Le sergent Kéita avait tenu parole, la route allait jusqu'à Dougouba. Au bruit de l'auto, comme dans tous les villages, la marmaille toute nue, le corps gris-blanc de poussière, avait paru au bout de la route, suivie de chiens roux aux oreilles écourtées et aux côtes saillantes. Au milieu des enfants, se tenait un homme qui gesticulait et agitait une queue de vache attachée à son poignet droit. Quand l'auto s'arrêta, je vis que c'était le sergent Thiémokho Kéita, qu'entouraient chiens et enfants. Il portait, sous sa vareuse déteinte, sans boutons et sans galons, un boubou et une culotte faite de bandes de coton jaune-brun, comme les vieux des villages. La culotte s'arrêtait au-dessus des genoux, serrée par des cordelettes. Il avait ses molletières, elles étaient en lambeaux. Il était nu-pieds et portait son képi.

Je lui tendis la main et dis:
-Kéita!

Comme une volée de moineaux-mange-mil, la marmaille s'éparpilla en piaillant:
-Ayi! Ayi! (Non ! Non !)

Thiémokho Kéita n'avait pas pris ma main. Il me regardait, mais semblait ne pas me voir. Son regard était si lointain que je ne pus m'empêcher de me retourner pour voir ce que ses yeux fixaient à travers les miens. Soudain, agitant sa queue de vache, il se mit a crier d'une voix rauque:

Écoute plus souvent ***
Les choses que les êtres,
La voix du feu s'entend,
Entends la voix de l'eau.
Écoute dans le vent
Le buisson en sanglot:
C'est le souffle des ancêtres.


-Il est complètement fato (fou), dit mon chauffeur à qui j'imposai silence. Le
sergent Kéita criait toujours:

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis
Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire
Et dans l'ombre qui s'épaissit,
Les morts ne sont pas sous la terre
Ils sont dans l'arbre qui frémit,
Ils sont dans le bois qui gémit,
Ils sont dans l'eau qui coule,
Ils sont dans l'eau qui dort,
Ils sont dans la case, ils sont dans la foule
Les morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s'entend,
Entends la voix de l'eau.
Écoute dans le vent
Le buisson en sanglot:
C'est le souffle des ancêtres.
Le souffle des ancêtres morts
Qui ne sont pas partis,
Qui ne sont pas sous terre,
Qui ne sont pas morts.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis,
Ils sont dans le sein de la femme,
Ils sont dans l'enfant qui vagit.

Et dans le tison qui s'enflamme.
Les morts ne sont pas sous la terre,
Ils sont dans le feu qui s'éteint,
Ils sont dans le rocher qui geint,
Ils sont dans les herbes qui pleurent,
Ils sont dans la forêt, ils sont dans la demeure,
Les morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s'entend,
Entends la voix de l'eau.
Écoute dans le vent
Le buisson en sanglot:
C'est le souffle des ancêtres.

Il redit chaque jour le pacte,
Le grand pacte qui lie,
Qui lie à la loi notre sort;
Aux actes des souffles plus forts
Le sort de nos morts qui ne sont pas morts,
Le lourd pacte qui nous lie à la vie,
La lourde loi qui nous lie aux actes
Des souffles qui se meurent.
Dans le lit et sur les rives du fleuve,
Des souffles qui se meuvent
Dans le rocher qui geint et dans l'herbe qui pleure.
Des souffles qui demeurent
Dans l'ombre qui s'éclaire ou s'épaissit,
Dans l'arbre qui frémit, dans le bois qui gémit,
Et dans l'eau qui coule et dans l'eau qui dort,
Des souffles bien plus forts,
Des souffles qui ont pris
Le souffle des morts qui ne sont pas morts,
Des morts qui ne sont pas partis,
Des morts qui ne sont plus sous terre.

Écoute plus souvent
Les choses que les êtres
 

Les enfants étaient revenus, entourant le vieux chef de village et ses notables. Apres les salutations, je demandai ce qui était arrivé au sergent Kéita.

-Ayi ! Ayi ! dirent les vieillards. Ayi ! Ayi! piaillèrent les enfants.

-Non! Pas Kéita, fit le vieux père, Sarzan! (Sergent!) Sarzan seulement. Il ne faut pas réveiller la colère de ceux qui sont partis. Sarzan n'est plus un Kéita. Les morts et les Génies se sont vengés de ses offenses.

 

Cela avait commencé dès le lendemain de son arrivée, le jour même de mon départ de Dougouba.

Le sergent Thiémokho Kéita avait voulu empêcher son père de sacrifier un poulet blanc aux mânes des ancêtres pour les remercier de l'avoir ramené sain et sauf au pays. Il avait déclaré que, s'il était revenu, c'est que tout simplement il devait revenir et que les aïeux n'y avaient jamais été pour rien. Qu'on laisse tranquilles les morts, avait-il dit, ils ne peuvent plus rien pour les vivants. Le vieux chef de village avait passé outre et le poulet avait été sacrifié.

Au moment des labours, Thiémokho avait prétendu inutile et même idiot de tuer des poulets noirs et d'en verser le sang dans un coin des champs. Le travail, avait-il dit, suffit, et la pluie tombera si elle doit tomber. Le mil, le maïs, les arachides, les patates, les haricots pousseront tout seuls, et pousseront mieux si l'on se servait des charrues que le commandant de cercle lui avait envoyées. Il avait coupé et brûlé des branches du Dassiri, l'arbre sacré, protecteur du village et des cultures, au pied duquel on avait sacrifié des chiens.

Le jour de la circoncision des petits garçons et de l'excision des petites filles, le sergent Kéita avait sauté sur le Gangourang, le maître des enfants qui dansait et chantait. Il lui avait arraché le paquet de piquants de porc-épic qu'il portait sur la tête et le filet qui lui voilait le corps. Il avait déchiré le cône d'étoffe jaune sommé d'une touffe de gris-gris et de rubans que portait le Mama Djombo, le grand-pere-au-bouquet, maître des jeunes filles. Le sergent Kéita avait déclaré que c'était là des «manières de sauvages», et pourtant il avait vu le carnaval à Nice et les masques hilares ou terrifiants. Il est vrai que les Toubab, les Blancs, portaient des masques pour s'amuser et non pas pour enseigner aux enfants les rudiments de la sagesse des anciens.

Le sergent Kéita avait décroché le sachet pendu dans sa case et qui enfermait le Nyanaboli, le Génie de la famille du vieux Kéita, et il l'avait jeté dans la cour, où les chiens efflanqués faillirent l'arracher aux petits enfants avant l'arrivée du vieux chef.

Il était entré un matin dans le Bois sacré et il avait brisé les canaris qui contenaient de la bouillie de mil et du lait aigre. Il avait renversé les statuettes et les pieux fourchus sur lesquels le sang durci collait des plumes de poulets. «Manières de sauvages», avait-il décrété. Cependant, le sergent Kéita était entré dans des églises; il y avait vu des statuettes de saints et des Saintes-Vierges devant lesquelles brûlaient des cierges. Il est vrai que ces statuettes étaient couvertes de dorures et de couleurs vives, bleues, rouges, jaunes, qu'elles étaient, c'est certain, plus belles que les nains noircis aux bras longs, aux jambes courtes et torses, taillés dans le vène, le cailcédrat et l'ébène, qui peuplaient le Bois sacré.***

Le commandant de cercle avait dit: «Tu les civiliseras un peu», et le sergent Thiémokho Kéita allait «civiliser» les siens. Il fallait rompre avec la tradition, tuer les croyances sur lesquelles avaient toujours reposé la vie du village, l'existence des familles, les actes des gens... il fallait extirper les superstitions. Manières de sauvages... Manières de sauvages, le dur traitement infligé aux jeunes circoncis pour ouvrir leur esprit et former leur caractère et leur apprendre que nulle part, en aucun moment de leur vie, ils ne peuvent, ils ne doivent être seuls. Manières de sauvages, le Kotéba qui forge les vrais hommes sur qui la douleur ne peut avoir de prise... Manières de sauvages, les sacrifices, le sang offert aux ancêtres et à la terre... Manières de sauvages, la bouillie de mil et le lait caillé versés aux Esprits errants et aux Génies protecteurs...

Le sergent Kéita disait cela à l'ombre de l'arbre-aux-palabres, aux jeunes et aux vieux du village.

 

Ce fut aux abords du crépuscule que le sergent Thiémokho Kéita eut sa tête changée. Appuyé contre l'arbre-aux-palabres, il parlait, parlait, parlait, contre le féticheur qui avait sacrifié le matin même des chiens, contre les vieux qui ne voulaient pas l'écouter, contre les jeunes qui écoutaient encore les vieux. Il parlait lorsque, soudain, il sentit comme une piqûre à son épaule gauche; il se retourna. Quand il regarda à nouveau ses auditeurs, ses yeux n'étaient plus les mêmes. Une bave mousseuse et blanche naissait aux coins de ses lèvres. Il parla, et ce n'étaient plus les mêmes paroles qui sortaient de sa bouche. Les souffles avaient pris son esprit et ils criaient maintenant leur crainte:

Nuit noire ! Nuit noire!

disait-il à la tombée de la nuit, et les enfants et les femmes tremblaient dans les cases.

Nuit noire! Nuit noire!

criait-il au lever du jour,


Nuit noire ! Nuit noire !

 

hurlait-il en plein midi. Nuit et jour les souffles et les Génies et les ancêtres le faisaient parler, crier et chanter...

...Ce ne fut qu'à l'aube que je pus m'assoupir dans la case où vivaient les morts et toute la nuit j'avais entendu le sergent Kéita aller et venir, hurlant, chantant et pleurant:

 

Dans le bois obscurci
Les trompes hurlent, hululent sans merci
Sur les tam-tams maudits
Nuit noire! Nuit noire!

Le lait s'est aigri
Dans les calebasses,
La bouillie a durci
Dans les vases,
Dans les cases
La peur passe, la peur repasse,
Nuit noire ! Nuit noire !

Les torches qu'on allume
Jettent dans l'air
Des lueurs sans volume,
Sans éclat, sans éclair;
Les torches fument,
Nuit noire ! Nuit noire !

Des souffles surpris
Rôdent et gémissent
Murmurant des mots désappris,
Des mots qui frémissent,
Nuit noire! Nuit noire!

Du corps refroidi des poulets
Ni du chaud cadavre qui bouge,
Nulle goutte n'a coulé,
Ni de sang noir, ni de sang rouge,
Nuit noire! Nuit noire!
Les trompes hurlent, hululent sans merci
Sur les tam-tams maudits.
Peureux, le ruisseau orphelin
Pleure et réclame
Le peuple de ses bords éteints
Errant sans fin, errant en vain,
Nuit noire ! Nuit noire!
Et dans la savane sans âme
Désertée par le souffle des anciens,
Les trompes hurlent, hululent sans merci
Sur les tam-tams maudits,
Nuit noire ! Nuit noire !

Les arbres inquiets
De la sève qui se fige
Dans leurs feuilles et dans leur tige
Ne peuvent plus prier
Les aïeux qui hantaient leur pied,
Nuit noire ! Nuit noire !

Dans la case où la peur repasse
Dans l'air où la torche s'éteint,
Sur le fleuve orphelin
Dans la forêt sans âme et lasse
Sous les arbres inquiets et déteints,
Dans les bois obscurcis
Les trompes hurlent, hululent sans merci
Sur les tam-tams maudits,
Nuit noire ! Nuit noire !

Personne n'osait plus l'appeler de son nom, car les génies et les ancêtres en avaient fait un autre homme. Thiémokho Kéita était parti pour ceux du village, il ne restait plus que Sarzan. Sarzan-le-Fou.

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